La répression contre la « mafia des chiens » au Luxembourg

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les chiens des mendiants restent immobiles pendant des heures, enveloppés dans des couvertures, même par temps chaud ? Un militant et ancien inspecteur de la protection animale, en collaboration avec des personnes partageant les mêmes idées, a lancé la pétition n° 3921, qui a fait grand bruit au Luxembourg. Il s'agit d'une discussion franche sur la manière de distinguer un besoin réel d'un « commerce » cruel qui exploite les animaux, sur les raisons pour lesquelles la police ne peut pas toujours intervenir, et sur les failles juridiques qui permettent l'exploitation de nos amis à quatre pattes à des fins d'aumône.

Photo by Tess Martin
Qu'est-ce qui vous a poussé, vous et vos collègues, à lancer la pétition n° 3921 concernant les animaux utilisés pour la mendicité ?
J'ai toujours été engagée dans la protection des animaux. J'étais inspectrice bénévole pour la Ligue nationale pour la protection des animaux tout en travaillant à temps plein. J’ai exercé cette fonction pendant plus de 10 ans (jusqu’en 2006) et j’étais pratiquement la seule à traiter des cas dans tout le Luxembourg (déplacements sur place, contrôles, etc.). Lorsque je suis devenue mère, j’ai dû démissionner (car ce « travail » exige beaucoup de temps, d’énergie et de suivi).
J'ai commencé à travailler comme guide touristique indépendant dans la ville l'année dernière et j'ai remarqué la présence de nombreux mendiants (que j'ai pu identifier comme faisant partie d'un réseau organisé). J'ai rassemblé des preuves, discuté avec certains d'entre eux (ou essayé de le faire), signalé la situation à l'Inspection vétérinaire et contacté la police. J'ai commencé à publier des messages sur les réseaux sociaux pour sensibiliser le public. J'ai ensuite recherché des « créateurs de contenu » ayant un grand nombre d'abonnés et j'ai demandé à l'un d'entre eux, Tiago Rodrigues, de publier un article sur ce sujet sur sa page. Ce qu'il a fait. L'idée d'une pétition était présente dès le début.
C'est alors que nous avons décidé d'agir ensemble, Tiago étant prêt à s'investir à mes côtés dans cette cause. Nous avons formé une équipe. J'ai créé une page spécialement dédiée à cette cause, contenant des informations sur le sujet et des mises à jour, et Tiago a publié des contenus similaires sur sa page. Nous avons tous deux concentré nos efforts exclusivement sur ce projet pendant la période précédant et pendant la durée de la pétition. Jour après jour, nous avons publié des articles sur le sujet afin d'inciter les gens à signer.
Vous avez mentionné que la situation s'était aggravée ces dernières années. Quels changements avez-vous personnellement constatés ?
Il y a vingt ans, on voyait surtout des mendiants locaux. Ces dernières années, un changement net dans le paysage de la mendicité est devenu très perceptible. Les mêmes personnes, le même mode opératoire, les mêmes stratagèmes : elles arrivent en ville par groupes (soit en voiture, soit en train ou en bus), puis se dispersent dans toute la ville, échangeant leurs chiens entre elles pour faire le tour des quarts de mendicité. Ce phénomène s’est produit de plus en plus souvent et de manière très régulière.
Dans quelles régions du Luxembourg ce phénomène est-il le plus visible ?
En centre-ville, on les aperçoit aux endroits « habituels » des mendiants : les rues commerçantes, Hamelius, le Cercle Municipal, le quartier de la gare. Certains ont tendance à occuper exactement le même endroit chaque jour. En dehors du centre-ville, on les trouve souvent devant les supermarchés. On peut les voir partout au Luxembourg.

Quels sont les signes typiques qui laissent penser qu'un chien est victime d'exploitation dans le cadre d'un réseau organisé de mendicité ?
Il existe plusieurs signes qui apparaissent clairement si l'on y regarde de plus près :
- Ces chiens sont généralement très apathiques et font preuve d'une passivité inhabituelle. Il est fort probable qu'on leur administre des sédatifs pour les maintenir immobiles.
- Ils ne bougent pas et n'ont pas le droit de le faire (s'ils le font, on les ramène de force vers la couverture...)
- Certains sont enveloppés dans des couvertures afin de les empêcher de se libérer (un peu comme on « emmaillote » un bébé, faute d’une meilleure comparaison)
- Ils portent toujours des manteaux (pendant les mois d'hiver) et sont allongés ou emmitouflés dans des couvertures (ceci dans le but de susciter la compassion des passants et de faire croire à une fausse bienveillance ou à un faux amour de la part de leurs « soi-disant » propriétaires).
- Les chiens passent d'un mendiant à l'autre. Ils « doivent » faire leur tournée.
- Ils sont souvent apathiques, manquent de nourriture et/ou, surtout, d'eau, et restent immobiles au même endroit pendant des heures.
- Ils se montrent intimidés lorsqu'on s'approche d'eux et donnent des signes de peur et/ou de léthargie.
- Ils peuvent souffrir de problèmes de santé non traités (comme on l'a constaté chez les chiens qui ont été emmenés chez le vétérinaire) et être mal nourris.
Certaines personnes pensent que ces animaux appartiennent à des sans-abri. Comment faire la distinction entre les personnes vulnérables qui ont des animaux de compagnie et les cas d'exploitation potentielle ?
Personnes vulnérables :
- Leurs chiens se promènent librement ; certains sans laisse, mais même lorsqu'ils sont tenus en laisse, ils peuvent marcher et se déplacer librement. Ils manifestent de l'intérêt pour les gens. Ils interagissent (tant les propriétaires que leurs animaux).
- Ils se montrent attachés à leur maître ; on voit bien qu'ils ont tissé des liens.
- on leur donne à manger et à boire.
Exploitation:
- les mendiants évitent généralement tout contact (y compris avec leurs chiens), sauf lorsqu'ils demandent de l'argent
- sont souvent tout à fait disposés à vendre leurs chiens si on leur demande, et lorsqu'ils acceptent, soit ils appellent quelqu'un (du réseau) pour se renseigner sur le prix, soit deux hommes ou plus se présentent immédiatement pour « discuter du prix ».
- une attitude agressive si on leur donne à manger (que ce soit pour le chien ou pour eux). Ils vous diront qu'ils veulent de l'argent, pas de la nourriture.
- en outre, tout ce qui précède.

Comment le public a-t-il réagi lorsque la pétition a été lancée ?
Comme nous avions mené une campagne de promotion et de sensibilisation à grande échelle dès le mois précédant la mise en ligne officielle de la pétition, nous avions déjà réussi à rassembler un nombre important de partisans et à susciter l'intérêt du public. Nous avons ainsi recueilli 1 000 signatures dès les premières 24 heures et atteint le seuil requis de 5 500 signatures en moins de 14 jours. Nous avons mobilisé les gens autour de cette cause chaque jour.
Certaines personnes ont exprimé leur inquiétude concernant les mendiants et les sans-abri locaux, se demandant si cette pétition pourrait bien sûr nuire à leur bien-être. Nous n’avons cessé de rassurer le public en précisant que cette initiative ne vise en aucun cas les habitants locaux. Bien au contraire. Nous disposons de témoignages de mendiants locaux qui attestent des difficultés qu’ils rencontrent à cause de ces réseaux organisés. La mendicité est devenue plus difficile, car les gens en ont de plus en plus assez et ont tendance à mettre tous les mendiants dans le même panier, ce qui est injuste et nuit aux mendiants locaux. Certains mendiants ou sans-abri rapportent que leurs chiens sont sollicités par des mendiants organisés pour participer à des tournées de mendicité. Des cas de tentatives de vol de leurs chiens ont même été signalés.
Que prévoit actuellement la législation luxembourgeoise en matière de bien-être animal et de responsabilités des propriétaires d'animaux ?
En vertu de la législation luxembourgeoise (loi de 2018 sur la protection des animaux), les animaux sont reconnus comme des êtres sensibles et leur bien-être ainsi que leur dignité doivent être garantis ! Il s'agit d'une obligation légale ! Ils doivent être munis d'une puce électronique et enregistrés (à l'exception des chats errants vivant dans des environnements agricoles) dans une base de données (obligation vétérinaire) et vaccinés (carnet de vaccination) – (les chats d'extérieur doivent être castrés/stérilisés). La reproduction incontrôlée à des fins lucratives n'est pas autorisée. Pour devenir éleveur, vous devez être enregistré et disposer des autorisations nécessaires. Vous ne pouvez pas abandonner un animal, ni le négliger. L'animal doit être gardé dans des conditions adéquates. Vous n'êtes pas autorisé à causer des souffrances inutiles à votre animal. Vous devez veiller à la santé et au bien-être de l'animal à tout moment.
Existe-t-il des réglementations spécifiques concernant les animaux utilisés dans les espaces publics ou dans le cadre de la mendicité ?
Il n'existe actuellement aucune disposition juridique spécifique régissant la mendicité avec des animaux. C'est l'un des changements que notre pétition vise à obtenir. Le Code pénal reconnaît la traite des êtres humains lorsqu'une personne est utilisée pour mendier afin de susciter la compassion. Cela s'applique directement à l'utilisation d'animaux pour susciter la compassion. Cela relève clairement de l'exploitation !
La mendicité relève de la réglementation de la police municipale. La mendicité en groupe, par exemple, n'est pas autorisée. Il existe également une zone délimitée réservée à la mendicité dans la ville.
En voici un extrait :
- Article 342 (quiconque mendie en groupe – à l'exception des conjoints, d'un parent accompagné de ses jeunes enfants, ou d'une personne aveugle ou handicapée accompagnée de son guide – est passible d'une peine d'emprisonnement de huit jours à un mois).
- Article 382-1 (constituent un délit de traite des êtres humains : le fait de recruter, de transporter, de transférer, d'héberger ou d'accueillir une personne, de la remettre ou de lui céder la garde, dans le but de la contraindre à mendier ou de l'exploiter, ou de la mettre à la disposition d'un mendiant afin qu'elle soit utilisée pour susciter la compassion du public).
- Article 563, paragraphe 6 (les vagabonds et les personnes reconnues coupables de mendicité sont passibles d'une amende comprise entre 25 et 250 euros).

Quelles sont les autorités chargées de faire respecter la législation en matière de protection des animaux au Luxembourg ?
Il s'agit d'un effort conjoint entre la police (qui joue un rôle de soutien et peut intervenir en première ligne en cas de danger immédiat pour l'animal), l'Inspection vétérinaire (ALVA), les municipalités et les autorités judiciaires. À cela s'ajoutent les associations de protection des animaux, qui signalent les cas et apportent leur aide pour les animaux saisis. Bien entendu, les citoyens peuvent (et doivent) également signaler ces cas aux autorités concernées. Un particulier peut contacter la police pour signaler des cas de maltraitance et peut également contacter l'Inspection vétérinaire, qui est chargée d'enquêter et d'effectuer des contrôles. C'est également cette autorité qui ordonnera des mesures correctives ou saisira les animaux si nécessaire.
Selon vous, quelles sont les principales lacunes ou faiblesses de la législation actuelle ?
Il faut une application plus stricte de la loi ! Des contrôles plus réguliers ! La loi elle-même doit prévoir des dispositions plus strictes, des sanctions immédiates et des peines plus sévères. Une interdiction de détenir des animaux pendant cinq ans, même dans les cas graves, est bien trop clémente ! Les amendes devraient être infligées sur-le-champ, et les sanctions devraient être suffisamment sévères pour dissuader les récidivistes. Au lieu de viser à prévenir le risque de maltraitance des animaux, les lois actuelles ne permettent d’agir qu’une fois que le mal est fait !
Les agents de police, qui sont souvent les premiers à intervenir dans les situations de maltraitance, doivent être en mesure de confirmer les cas de maltraitance, de détecter les faux documents et de repérer les signes avant-coureurs. À ma connaissance, les agents en patrouille à pied ne sont généralement pas équipés d'un lecteur de puces. Tous les commissariats n'en disposent pas non plus sur place.
Comme leur intervention intervient souvent avant que l'Inspection vétérinaire ne soit contactée et ne puisse réagir, il est absolument essentiel que la situation soit correctement évaluée par les premiers intervenants/contrôleurs.
D'après votre expérience en tant qu'ancien inspecteur chargé du bien-être animal à la National Déiereschutzliga Lëtzebuerg, comment les cas présumés de maltraitance animale font-ils généralement l'objet d'une enquête ?
Toute personne peut signaler une infraction à la législation sur la protection des animaux à l'ALVA. Le Service de protection des animaux procède à une inspection sur place à la suite de chaque signalement et, en fonction des constatations faites lors de cette inspection, des mesures appropriées sont prises. Ces mesures peuvent varier selon la situation : le propriétaire de l'animal peut se voir fixer un délai pour se conformer à la législation sur la protection des animaux, ou l'affaire peut être portée devant les tribunaux, ce qui peut notamment entraîner la saisie de l'animal concerné.
Que doivent faire les citoyens s'ils pensent qu'un animal est maltraité ?
Ils doivent le signaler directement à la police et/ou directement au service d'inspection vétérinaire ALVA (help@deier.lu)

Comment le Luxembourg gère-t-il généralement les animaux errants ou abandonnés ?
Les animaux errants peuvent être examinés par la police, un vétérinaire ou un refuge afin de vérifier s'ils sont munis d'une puce électronique (ce qui est obligatoire depuis 2008 – article 14 du règlement grand-ducal). Les coordonnées du propriétaire sont enregistrées sur cette puce électronique, ce qui permet de le contacter afin qu'il vienne récupérer son animal, qui sera généralement hébergé au refuge. Si l'animal n'est pas muni d'une puce électronique ou n'est pas enregistré, il restera au refuge jusqu'à ce que son propriétaire soit identifié ou sera proposé à l'adoption si celui-ci ne peut être retrouvé.
Maintenant que la pétition a atteint le seuil requis, qu'attendez-vous du débat à venir à la Chambre des députés ?
Nous espérons une reconnaissance très claire du problème. En d'autres termes : il ne s'agit pas simplement d'une opinion, mais d'une réalité ! La mendicité organisée existe bel et bien et il faut reconnaître que des animaux y sont utilisés. Le bien-être animal, la maltraitance et l'exploitation sont des réalités. Nous voulons des dispositions légales et réglementaires précises concernant l'utilisation d'animaux dans le cadre de la mendicité ! Nous avons besoin de contrôles renforcés, avec l'accès à des lecteurs de puces électroniques et des sanctions pouvant être appliquées sur-le-champ. Comme les animaux sont (censés être) protégés par la loi, leur bien-être doit être considéré comme une priorité, et non comme une simple préoccupation secondaire. Nous avons besoin de mesures concrètes ! Et ces mesures doivent ensuite être appliquées ! (Nous, les signataires, avons des solutions concrètes et applicables qui ne pénaliseraient pas les mendiants/sans-abri locaux, mais viseraient directement les réseaux organisés et les ralentiraient considérablement)
Quel message souhaiteriez-vous transmettre aux habitants du Luxembourg concernant le bien-être animal ?
Ce que je tiens avant tout à partager, c’est qu’il faut vraiment bien réfléchir avant d’adopter un animal de compagnie, qu’il s’agisse d’un chat, d’un chien, d’un hamster, d’un poisson… Quelle que soit sa taille, sachez que les animaux ont besoin de temps, de soins, de visites chez le vétérinaire, d’attention, de temps et de bien d’autres choses encore pour mener une vie saine et heureuse. Sachez qu’un animal de compagnie comme un chien (et même un chat s’il vit à l’intérieur et n’a pas de compagnon) a besoin de votre présence. Je voudrais leur dire de ne pas penser de manière égoïste. Si vous avez besoin de compagnie mais que vous travaillez à temps plein sans solution de garde pour votre chien, renoncez-y ! Un chien vous attendra dès l’instant où vous franchirez la porte jusqu’à votre retour ! Faites passer ses besoins avant les vôtres et cherchez un autre moyen de combler votre vide. Rendez-vous dans un refuge et promenez les chiens. Ils sont heureux de faire de l’exercice, et vous contribuerez véritablement à une bonne cause.
En ce qui concerne le bien-être animal en général – ou les cas de maltraitance animale –, restez vigilant. Signalez immédiatement tout cas de maltraitance animale. Ne comptez pas sur quelqu’un d’autre pour le faire. Agissez ! Ne détournez pas le regard !