Here Comes the Sun : et si la vraie intelligence était déjà autour de nous ?

Entre art, science et écologie, l’exposition Here Comes the Sun questionne notre obsession pour l’intelligence artificielle et invite à redécouvrir l’intelligence naturelle du vivant, de l’énergie solaire aux écosystèmes.

Alice Bucknell
Quelle est l’idée fondatrice de l’exposition Here Comes the Sun ? Quel message principal souhaitez-vous transmettre au public ?
L'idée fondatrice est simple mais radicale : nous cherchons l'intelligence au mauvais endroit. Nous investissons des milliards dans l'intelligence artificielle tout en ignorant les intelligences extraordinaires qui nous entourent depuis toujours - le soleil qui diffuse son énergie avec une constance parfaite depuis des milliards d'années, les micro- organismes qui ont perfectionné leurs architectures de lumière, les communautés humaines qui choisissent la coopération. Le message que nous voulons transmettre, c'est que l'innovation ne nécessite pas la domination, mais l'attention, l'humilité et l'apprentissage auprès de ces systèmes vivants qui ont déjà résolu tant de problèmes que nous essayons maintenant de régler avec nos technologies.
Le titre évoque le soleil : que symbolise “Here Comes the Sun” dans le contexte de l’énergie, mais aussi de l’intelligence naturelle ?
Le titre fonctionne à plusieurs niveaux. D'abord, littéralement : nous sommes en février au Luxembourg, le ciel est gris, et nous avons tous besoin de cette lumière qui nous manque - le titre devient presque une conjuration. Ensuite, le soleil est la source d'énergie la plus ancienne et la plus fiable que nous ayons, une intelligence en soi dans sa constance et sa générosité. Mais "Here Comes the Sun" est aussi une invitation à lever les yeux, à regarder autrement, à reconnaître toutes ces formes d'intelligence naturelle que nous avons cessé de voir. C'est un appel à la fois poétique et urgent.
L’exposition semble défendre l’idée que l’innovation ne signifie pas domination. Que signifie concrètement cette phrase pour vous?
Concrètement, cela signifie renverser notre manière d'innover. Au lieu de partir du principe que nous devons contrôler et optimiser la nature pour résoudre nos problèmes, nous pourrions commencer par observer et apprendre des systèmes vivants qui fonctionnent depuis des millions d'années. Les radiolaires ont perfectionné la capture de lumière bien avant nos panneaux solaires. Les écosystèmes ont développé des formes de résilience et d'interdépendance que nos réseaux informatiques tentent péniblement de reproduire. L'innovation par intégration plutôt que par domination, c'est accepter d'être des participants dans un système plus large, plutôt que des ingénieurs qui cherchent à tout contrôler.
Comment définissez-vous “l’intelligence naturelle” : s’agit-il de biodiversité, de savoir collectif, de systèmes vivants, ou d’un concept plus large ?
C'est un concept délibérément large qui englobe tout cela à la fois. L'intelligence naturelle, c'est celle du soleil qui organise les cycles de vie sur Terre, celle des radiolaires qui ont optimisé leurs formes géométriques sur des millions d'années d'évolution, celle des écosystèmes qui maintiennent des équilibres complexes, mais aussi celle des communautés humaines quand elles choisissent la coopération et le soin mutuel. Ce qui lie toutes ces formes d'intelligence, c'est qu'elles ne sont pas conçues pour maximiser l'efficacité à court terme, mais pour maintenir la vie sur le long terme. Elles acceptent la vulnérabilité, l'interdépendance, les cycles - tout ce que nos systèmes technologiques tentent généralement d'éliminer.
Les œuvres présentées explorent un futur où la technologie s’intègre dans des systèmes écologiques et sociaux. Où se situe selon vous la frontière entre intégration et perturbation ?
C'est une question que l'exposition pose plus qu'elle n'y répond - et c'est volontaire. La frontière se situe peut-être dans l'intention et dans l'humilité. Solar Protocol, par exemple, accepte délibérément d'être fragile et dépendant des cycles naturels - c'est de l'intégration. La géo-ingénierie qu'explore Alice Bucknell part du principe que nous pouvons contrôler le climat - là, on bascule dans la perturbation, voire la vanité. La vraie intégration implique d'accepter que nous ne comprenons pas entièrement les systèmes dans lesquels nous intervenons, et donc de concevoir des technologies qui peuvent échouer, s'adapter, coopérer. Dès qu'on prétend tout maîtriser, on perturbe.
Quel a été le rôle des commissaires Françoise Poos et Vincent Crapon (Elektron) : comment la sélection des œuvres a-t-elle été construite ?
Elektron est une plateforme curatoriale que nous avons fondée en 2023 à la suite d'Esch2022, Capitale européenne de la culture. Notre travail consiste à explorer les intersections entre l'art, les technologies numériques, la science et les enjeux de société - toujours avec un regard critique et une volonté de susciter le débat public.
Vincent et moi travaillons ensemble, nos processus de sélection se construisent dans la discussion. Pour cette exposition, Cercle Cité et LuxFilmFest nous avaient demandé une proposition qui mélange l'immersif, les codes du cinéma et une vision d'avenir pour la ville de demain. Nous avions immédiatement pensé à « Staring at the Sun », le documentaire de science-fiction d'Alice Bucknell que nous avions découvert à la sortie de sa résidence à l'EPFL de Lausanne - cette manière d'utiliser la fiction spéculative pour interroger nos rapports à l'énergie et au climat. À partir de là, nous avons construit un parcours qui va du microscopique (les radiolaires de Bridle) au réseau (Solar Protocol) jusqu'au planétaire (Bucknell), en tissant cette question de l'intelligence naturelle comme fil rouge.
En quelques mots, pouvez-vous présenter les approches des artistes exposé·e·s (James Bridle, Alice Bucknell, Solar Protocol) et en quoi leurs visions se répondent ?
James Bridle nous ramène au microscopique et au temps long de l'évolution : ses panneaux solaires gravés de radiolaires nous montrent que l'intelligence de la forme et de la lumière existe depuis des millions d'années. Solar Protocol (Tega Brain, Alex Nathanson, Benedetta Piantella) propose une intelligence collective et distribuée : leur internet solaire fonctionne grâce à un réseau de volontaires et suit les cycles du soleil - c'est une technologie qui accepte sa fragilité et son interdépendance.
Alice Bucknell nous projette dans un futur où nous tentons de géo-ingéniérer le climat, révélant l'ambiguïté et les dangers de vouloir contrôler des systèmes planétaires que nous comprenons mal. Les trois visions se répondent en explorant différentes échelles d'intelligence - du micro-organisme au planétaire - et toutes questionnent notre obsession du contrôle versus l'apprentissage auprès du vivant.
Pour le collectif Solar Protocol, comment l’œuvre questionne-t-elle la relation entre infrastructures numériques et ressources énergétiques ?
Solar Protocol rend visible ce qui est habituellement invisible : la dépendance de nos infrastructures numériques à l'énergie. Leur réseau de serveurs solaires suit littéralement le soleil - quand il fait nuit à New York, le serveur passe le relais à celui de Sydney où le soleil brille. C'est beau, mais c'est aussi délibérément contraignant. Le système ne fonctionne que quand il y a du soleil, il dépend de volontaires qui maintiennent les serveurs, il est lent par moments. En faisant cela, Solar Protocol pose une question essentielle : et si nos technologies numériques devaient s'adapter aux rythmes naturels plutôt que l'inverse ? Et si on acceptait que l'internet soit parfois lent, parfois indisponible, au lieu de consommer toujours plus d'énergie pour maintenir cette illusion de disponibilité totale ?
La question de l’énergie est souvent traitée de manière politique ou industrielle : en quoi l’art permet-il d’ouvrir une autre lecture — plus émotionnelle, plus critique, plus accessible ?
L'art a ce pouvoir extraordinaire de nous faire ressentir avant de nous faire comprendre. Quand on voit les panneaux solaires de Bridle gravés de radiolaires, on est d'abord touché par leur beauté - et c'est seulement après qu'on réalise ce qu'ils disent sur l'évolution et l'intelligence. Quand on regarde la vidéo d'Alice Bucknell, on est immergé dans des paysages de géo-ingénierie avant de saisir pleinement les implications éthiques et politiques. L'art contourne nos défenses intellectuelles et nos positions préconçues. Il active l'imagination, il nous permet d'habiter des futurs possibles, de ressentir des contradictions sans avoir à les résoudre immédiatement. Dans un débat politique sur l'énergie, on défend sa position. Devant une œuvre d'art, on s'ouvre à la complexité.
Quels publics espérez-vous toucher : amateurs d’art, curieux de science, citoyens concernés ? Et quelle expérience souhaitez-vous leur faire vivre en visitant l’exposition ?
Nous espérons toucher tous ces publics à la fois - et surtout ceux qui ne se reconnaissent dans aucune de ces catégories! L'art numérique a parfois cette réputation d'être hermétique ou trop technique, mais nous avons construit cette exposition pour qu'elle soit accessible à tous. Quelqu'un peut venir pour les images magnifiques d'Alice Bucknell et repartir en questionnant la géo-ingénierie. Un autre peut être fasciné par l'aspect technique de Solar Protocol et finalement s'émerveiller devant la beauté des radiolaires. L'expérience que nous voulons créer, c'est celle de l'émerveillement d'abord - devant la complexité et l'intelligence du vivant - puis celle de la réflexion critique. Nous voulons que les gens repartent avec le désir d'en savoir plus, de mieux voir, de mieux comprendre le monde qui les entoure.
Selon vous, quels sont aujourd’hui les plus grands angles morts dans nos discussions sur la technologie (IA, numérique, innovation) et comment cette exposition tente d’y répondre ?
Le plus grand angle mort, c'est notre incapacité à reconnaître que l'intelligence n'est pas une invention humaine. Nous parlons d'intelligence artificielle comme si nous inventions l'intelligence pour la première fois, alors que nous sommes entourés de formes d'intelligence extraordinaires - évolutives, écologiques, collectives - qui fonctionnent depuis des millions d'années. L'autre angle mort, c'est notre obsession pour l'efficacité et le contrôle : nous concevons des technologies qui tentent d'éliminer toute fragilité, toute dépendance, tout aléa. Mais les systèmes les plus résilients - les écosystèmes, les communautés vivantes - sont précisément ceux qui acceptent la vulnérabilité et l'interdépendance. Cette exposition tente de déplacer le regard : et si on arrêtait de chercher à créer des intelligences artificielles toujours plus puissantes pour apprendre des intelligences naturelles qui nous entourent ?
Si vous deviez laisser aux visiteurs une seule question à emporter avec eux après la visite, laquelle serait-ce ?
En fait, nous aimerions qu'ils repartent avec plusieurs questions qui se répondent : Comment puis-je apprendre à mieux voir les intelligences qui m'entourent ? Comment puis-je contribuer à construire des technologies qui coopèrent plutôt que dominent ? Mais si nous devions n'en choisir qu'une seule, ce serait peut-être celle-ci : Qu'est-ce que je rate quand je ne regarde pas ? Parce que c'est finalement de cela qu'il s'agit - réapprendre à voir, à s'émerveiller, à reconnaître que nous vivons dans une réalité partagée avec des intelligences extraordinaires. Et que notre avenir dépend peut-être moins de notre capacité à innover qu'à notre capacité à écouter et à apprendre.